Richard Pellegrino, Entre chimères et réalité

Rencontre avec… Richard Pellegrino, Entre Chimères et Réalité  20180210 163945

À Vallauris, 3 place du Piolet, s20180210 165045e trouve une maison aux volets bleus. C’est là, sur les lieux de son enfance, que Richard Pellegrino est revenu pour y installer son atelier. Il a grandi sur cette terre d’artistes au plus près des ateliers de céramique qu’il a souvent visités, de la place de l'homme au mouton, d'autres réalisations présentes au musée château de la ville et de l’œuvre magistrale de Picasso « Guerre et paix » qu’il a vue pour la première fois lors d’une sortie avec son école primaire.

Imprégné dans cet environnement artistique et observant les techniques employées par les céramistes, l’enfant solitaire qu’il était y a puisé des ingrédients pour créer.

Cy Twombly disait : « Chaque trait est habité de sa propre histoire, dont il est l’expérience présente; il n’explique pas, il est l’événement de sa propre matérialisation.». Ce propos trouve sans doute une résonance particulière en Richard car Vallauris, ce sont des souvenirs qui lui reviennent souvent mais c’est aussi un présent dans lequel il se sent inspiré et créatif.


 

L'interview

Fred Fontaine : Bonjour Richard, merci de m’accueillir dans ton atelier. Peux-tu tout d’abord te présenter en quelques mots ?

Richard Pellegrino : bonjour, je suis né en 1963 à Antibes. J’ai effectué une grande partie de ma scolarité à Vallauris, découvrant très tôt les œuvres de Picasso, la chapelle « La guerre et la paix » et les nombreux ateliers de céramique.

À l’âge de 19 ans et après l'obtention d'un baccalauréat d’économie, j’ai décidé de m'orienter vers des études artistiques en intégrant l'École municipale d'arts plastiques de la ville de Nice (Villa Thiole) puis l’École des Beaux-Arts de Toulon, le service national venant interrompre temporairement le bel élan initié.

Fin 1987, j’installe à Antibes mon premier atelier, pour une quinzaine d'années où j’ai multiplié les expériences sur différents supports et divers matériaux (plâtre, ciment, objets de récupération, peinture sur bois et toiles…). En 1989, parallèlement à ma démarche plastique, j’intègre l'atelier de céramique de mon frère installé à Vallauris, en tant que décorateur et émailleur.

Dans les années 1990 et 2000, de nombreuses expositions dans la région et en France ont suivi (St Paul, Cannes, Monaco…). Je fais partie de plusieurs collectifs d'artistes de la région, comme Start 06,Atelier 49,TransartCafé …

FF : quels sont les artistes, présents ou passés qui ont le plus retenu ton attention et à qui va ton admiration ?

RP : Picasso mais il y en a beaucoup d’autres et certains sont liés à une période particulière de ma vie artistique. Par exemple, j’aime le travail de César car j’ai moi-même travaillé sur des compressions. Cy Twombly m’intéresse beaucoup aussi, il pratiquait la peinture avec gestualité et expressivité, utilisant des couleurs vives saturées et des jus blancs pour faire naitre à la surface de ses œuvres de subtiles nuances.

Jean Tinguely est également une référence pour moi, il utilisait des mécanismes détournés de leur sens et de leur finalité et il a créé des machines construites en partie avec des objets de récupération. J’ai moi-même créé des pièces avec des mouvements et je travaille sur des objets récupérés ou chinés que j’accumule et assemble.

Depuis peu, je suis également très intéressé par le travail de Pierre Bonnard, pour le fondu de ses couleurs et les éléments qui apparaissent alors qu’on ne les voit pas au premier coup d’œil.

J’aime aussi Matisse, Basquiat…

FF : comment définirais tu ta démarche artistique ?

RP : Bien que baignant dans l'univers de la céramique, j’ai préféré adopter une pratique personnelle autour de matériaux industriels mis au rebut en les détournant et en réinventant une lecture singulière de ces supports. J'aimerais que chaque peinture, chaque sculpture soient un obstacle au temps qui défile.

Actuellement j’ai une double écriture, travail de technique mixte sur toile faisant allusion à des silhouettes difformes et têtes rétrécies (série des X man et X woman ), ainsi qu' un travail en 3 dimensions (créatures hybrides et fantastiques ) évoquant les tourments de la condition humaine.

Je n’aime pas le travail sur toile nue, je fais des collages d’affiches récupérées dans la rue. Je me lance sans idée arrêtée car j’aime jouer avec les accidents provoqués par les jus injectés ou les collages, avec le hasard tout en restant en quête d’esthétisme. Depuis des années, mes couleurs sont floutées, je frotte et je ponce la toile pour faire ressurgir les couches antérieures. Peindre et assembler, c’est dire des choses, pour moi le sens est aussi très important.

La cruauté, l’absurdité, la vulnérabilité, la fragilité… de la condition humaine et l’idée qu’à tout moment tout peut basculer sont les thèmes que j’explore.

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FF : j’aimerais que tu me parles des chimères, qui sont-elles ?

RP : ce sont des êtres hybrides, des reflets de nos tourments. Elles représentent l’absurdité des comportements humains, la course à la performance, l’aliénation… Je n’ai pas envie de commenter par mon art tous les faits d’actualité mais certains m’interpellent plus que d’autres et parfois m’inspirent. La chimère à tête de cochon est par exemple liée à cet animal maudit de la société, illustrant les comportements les plus négatifs de notre société (#balancetonporc) ou encore rejeté par des religions alors que par ailleurs c’est un symbole de prospérité, c’est un peu ma manière de réhabiliter cet animal.

La pièce « Stopper la bête » est faite pour exprimer la montée des idées nationalistes et d’extrême droite en France et dans le reste de l'Europe, la banalisation de ces discours haineux et racistes et le fait d'oublier le passé douloureux qu'a vécu notre continent au siècle dernier...

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FF : Le singe sur le cheval à bascule, intitulé « la conquête du monde », comporte plusieurs lectures possibles, n’est-ce pas ?

RP : c’est le cas, on peut y voir la soif de la compétition, mais aussi la pression que subissent les enfants pour être toujours meilleurs ou encore la puérilité des chefs d’états.

FF : et le rat, que nous raconte-t’il ?

RP : Il illustre l’expression « le rat qui quitte le navire » (sourire), c’est la fuite, et ce n’est pas toujours négatif de fuir, parfois c’est salutaire.

FF : pourquoi représentes-tu les personnages avec des têtes réduites ?20180210 164756

RP : je fais référence aux Jivaros, les réducteurs de tête. Mon message est que nous vivons dans un monde « réducteur de tête », qui aliène l’homme, qui le limite, qui le contraint, qui l’empêche d’exprimer toutes ses capacités et ses libertés…

Dans mon travail, j’enrichis de plus en plus mon langage plastique en ajoutant des silhouettes, des crânes… Ces crânes sont bien évidemment des références à la mort qui nous concerne tous et à son mystère, c’est aussi un moyen d’exorciser les angoisses et les peurs.

 

FF : Quels sont tes projets pour cette année ?

En juin, je vais participer à une exposition en extérieur à la Villa Thuret d’Antibes. Je vais également prendre part à la fête Picasso à Vallauris.

A partir du 1er mars jusqu'au 18 mars, je vais présenter une création originale à l’occasion de l’exposition organisée par l’association PROMETHEAS dans le cadre du 20ème printemps des poètes dont le thème est l’ardeur. Je vais y présenter une toile créée à partir d’une phrase de Picasso parlant de liberté. J’y reprends des symboles liés à l’univers de Picasso tout en restant fidèle au mien.

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FF : Quand peut-on venir voir tes créations à la galerie ?

RP : J’anime des cours auprès d’enfants au Cannet, mon atelier n’est donc pas ouvert en permanence. Je viens y travailler et je reçois tous les jours de 8h à 11h (sauf le mercredi) et le samedi de 10h à 18h (de préférence sur rendez-vous au 06 63 01 74 50).

 

FF : merci beaucoup pour le temps que tu m’as consacré et pour les explications très intéressantes sur ta démarche. A titre personnel, j’apprécie beaucoup ton travail et ta sympathie naturelle. Vallauris a la chance d’avoir à nouveau au cœur de sa vieille ville un artiste de grande qualité.

RP : merci à toi

 

Propos recueillis par Fred Fontaine

dans le cadre des rencontres avec les Artistes

du site www.prometheas.fr

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