Rencontre avec… Audrey Fournier, art thérapeute

prometheas Par Le 07/04/2021

Dans RENCONTRES AVEC LES ARTISTES

Rencontre avec… Audrey Fournier, art thérapeute

 

En cette période particulièrement déstabilisante, l’art-thérapie peut s’avérer être une très bonne façon de prendre soin de notre santé mentale. Colorier, écrire un poème ou une chanson, prendre des photos d’un quotidien qu’on ne voyait plus tant la vie ne nous laissait aucun temps de répit, envoyer des cartes postales que nous avons créées, découper et coller du papier pour reconstituer nos pensées, relooker certains objets ou les détourner de leur usage conventionnel…  c’est s’autoriser à créer et à prendre du temps pour soi, libérer sa créativité pour apaiser ses tensions internes et accéder à ses émotions…

Prometheas est allé à la rencontre d’Audrey Fournier, art thérapeute, pour échanger avec elle sur les techniques utilisées et les bienfaits constatés de cette discipline.

Audrey fournier

. bonjour Audrey, comment es-tu devenue art-thérapeute ?

Photographe artistique depuis plusieurs années, c’est le processus créatif expérimenté par la photographie qui m’a amené sur le chemin de l’art-thérapie. Le fait de se mettre en mouvement via une pratique artistique m’a questionnée sur le mieux-être que cela amenait. Reconnaissant le bien-fondé de cette dynamique de créativité, je me suis dit que je pouvais la partager avec des personnes ayant des difficultés à s’exprimer par la parole, à s’intégrer dans un collectif ou dans son environnement social, familial, professionnel. Alors j’ai décidé d’approfondir la question thérapeutique au travers une formation orientée par le champ de la psychologie appliquée qui a duré 3 trois ans. J’ai obtenu mon certificat officiel d’art-thérapeute validé par l’Etat en 2015.

 

. Dans quel contexte interviens-tu ? Auprès de quel public ?

J’interviens à titre bénévole dans l’Association ART’HEME (Art-thérapie et Art- Médiateur), association loi 1901 à but non lucratif, que j’ai fondée en 2015. L’objet principal de l’Association est l'action de l'art au service du lien social (de soi à soi, de soi à l'autre, de soi à son environnement ...).

Toutes nos séances sont encadrées par une Art-thérapeute Certifiée par l'Etat, titre enregistré au RNCP (Répertoire National des Certifications Professionnelles) et sont effectuées conformément au Code de Déontologie de la Ligue Professionnelle d'Art-Thérapie.

Elles se déclinent en deux thèmes :

- thème art-thérapeutique : accompagner les personnes à dépasser leurs difficultés personnelles par le biais d’une stimulation de leurs capacités créatrices tout en respectant leur singularité. Le but étant de leur donner la possibilité de devenir acteur d'un mieux-être avec soi et avec les autres, de regarder leur souffrance autrement pour que le corps n’en soit plus le support.

Interventions en séances individuelles ou en groupe auprès des personnes souffrant de difficultés sociales, psychiques et/ou psychologiques, soit qui en font la demande, soit orientées par un professionnel de santé. L’art-thérapie est accessible pour tous les publics allant des personnes avec des difficultés scolaires - relationnelles, des personnes atteintes de maladies somatiques (cancer, VIH …), des personnes victimes de violences psychiques ou physiques, en rupture sociale, des personnes ayant des problématiques de comportements addictifs …

-  thème art-médiateur : aller à la rencontre de l’autre et développer le lien social à travers des projets artistiques pour un meilleur vivre ensemble. Les potentiels artistiques de chacun sont sollicités pour une œuvre commune.

Interventions en groupe auprès d’institutions de soin, d’entreprises, d’associations de quartier… Le but étant de permettre aux bénéficiaires de s’extraire de leur relation au quotidien, via une production artistique commune, et afin d’améliorer à plus long terme la qualité de vie au travail, à l’échelle d’un quartier ….

Les projets sont en partenariat avec les acteurs sociaux soutenus par des instances de financement.

Association artheme 1photo qui représente pour l'association ART’HEME une avancée vers le changement (photo du pied de bébé fait en séance exceptionnelle avec un bébé et sa maman)

 

. Quels sont les outils et techniques que tu utilises ?

L’essentiel de ma pratique en Art-Thérapie se base sur le « bricolage » avec des matériaux divers comme la peinture, l’argile, le collage, pastels … autant de techniques très simples au service d’une transformation personnelle.

L’outil artistique sert de support à l’expression et permet une communication verbale ou non-verbale.

L’objet élaboré en séance n’est pas un objet destiné à être exposé, du coup l’aspect esthétique n’est pas recherché, il n’y a pas de techniques artistiques requises. C’est l’aspect éphémère et transitoire de l’objet créé qui est préconisé afin de favoriser des mouvements transférentiels.

Cette méthode de soin est libérée de toutes les contraintes classiques de représentation, elle s’appuie sur une expérience intime et singulière de créativité inscrite dans ce cadre de rencontre à visée thérapeutique.

Patchwork

. Quels sont les bienfaits immédiats que tu peux constater ? Et ceux à moyen ou long terme ?

A court terme, les bienfaits se font sentir dans l’appropriation de ce cadre, la qualité de la relation avec le thérapeute et le lâcher prise. Le chemin vers le changement est parfois difficile, le fait que les personnes reviennent en séance, c’est qu’elles croient en cette démarche.

Je dirais que l’on peut « évaluer » l’avancée du travail entre les deux séances. Des manifestations psychiques et physiques peuvent se faire sentir. L’accueil de ses retours est important.

A chaque instant, ce sont les personnes qui décident de mettre un terme au suivi art-thérapeutique ou de le reprendre plus tard. Le fait de pouvoir « regarder » autrement sa souffrance, au fil du temps, est un signe de transformation.

. Quelles sont, d’après ton expérience, les limites de l’art thérapie ?

Les limites de l’Art-Thérapie se situent aux limites des personnes. Si la démarche n’émane pas des personnes, il est difficile pour celles-ci de rentrer dans un processus de créativité. Ou bien selon le profil psychopathologique des personnes, l’art-thérapie n’a pas d’effet et l’on reste dans un art médiateur.

. Merci beaucoup Audrey pour avoir si généreusement partagé avec nous ton expérience d’art thérapeute.

 

Pour en savoir plus…

Un peu d’histoire

L’art thérapie trouve ses origines dans l’antiquité gréco-latine. Aristote avec la catharsis et Platon avec la psychagogie ont ouvert la voie de cette discipline, qui ne sera reconnue comme thérapie qu’au cours du XXème siècle.

En effet, Aristote attribue à la tragédie un pouvoir de purification des passions mauvaises (catharsis). Le spectateur d’une tragédie expulse de soi les tendances brutales ou criminelles, latentes chez tout homme, en les voyant mimer devant lui. Il se libère ainsi des tensions psychiques, qui s'extériorisent sur le mode de l’émotion. « Le théâtre est donc comme un lieu de déjection symbolique (comme le sera, selon Freud, le rêve qui, lui aussi, se déroule sur une "autre scène") » nous dit Michel Philippon. Platon, quant à lui, expérimente la psychagogie qui est considérée comme l'art d'influencer l'âme par le biais de la rhétorique (l’art de bien parler), nécessitant au préalable la connaissance des personnes auxquelles on s’adresse (comme en médecine).

Platn arsitote

Platon et Aristote – l’école d’Athènes (Raphaêl)

Pendant les siècles qui suivent, ce sont généralement les exorcistes qui « traitent » la maladie mentale, considérée comme une manifestation des forces du mal ou une punition divine. On enferme les malades dans des prisons, ils sont enchaînés, parfois même brulés pour hérésie.

Ce n’est qu’au début du XIXème siècle que Philippe Pinel, un savant français, œuvre pour l'abolition de l'entrave des malades mentaux par des chaînes et, plus généralement, pour l'humanisation de leur traitement. Il préconise le « traitement moral » du malade qui préfigure nos psychothérapies modernes et l’art s’imposera comme outil auxiliaire. « On commence à̀ divertir les malades par le théâtre, la musique, la danse ou toute autre distraction ludique. Par exemple, un mélancolique retrouvera un peu de son d’énergie en jouant un rôle comique tandis que l’agressif apprendra à̀ contenir ses accès de rage en interprétant le personnage d’un saint homme. Certains psychiatres préfèrent la musique, qui a souvent un effet tranquillisant ; d’autres encouragent leurs patients à dessiner ou à̀ peindre leurs sentiments. Ambroise Tardieu et Paul-Max Simon, deux psychiatres français, s’intéressent à la symbolique présente dans les œuvres plastiques et écrites des malades mentaux. De manière générale, la plupart des médecins reconnaissent que les activités artistiques concourent à̀ rendre les malades plus actifs, moins léthargiques, qu’elles sont une trêve à leur souffrance. Mais il s’agit surtout ici d’une thérapie « occupationnelle », qui n’est pas vraiment prise au sérieux comme traitement » (Alexandra Duchastel)

Dans la première moitié du XXème siècle, Freud étudie l’inconscient qui n’apparaît que grâce à des « formations substitutives », c’est-à-dire des canaux intermédiaires. Il s’agit de l’ensemble des manifestations concrètes qui sont liées à l’inconscient, principalement des rêves, des symptômes, des lapsus et des actes manqués. Quand on sait interpréter les images et les symboles contenus dans ces « formations substitutives », on peut donc alors en comprendre le sens latent, donc accéder à l’inconscient. C’est pourquoi représenter un rêve grâce à la peinture ou au dessin aide le patient et le thérapeute à identifier les élément clés et à comprendre les liens entre eux.

Freud

"…de l’irréalité du monde de la création…il résulte des conséquences très importantes…, car beaucoup de choses qui, en tant que réelles, ne pourraient pas procurer de jouissance, le peuvent tout de même, prises dans le jeu de la fantaisie ; beaucoup d’émotions…proprement pénibles…, peuvent devenir…, source de plaisir "

(Sigmund, Freud. L’inquiétante étrangeté et autres essais, Page 36,
Le créateur littéraire et la fantaisie Folio Poche 2008)

En 1954, le premier département d’art psychopathologique est ouvert à la Clinique des maladies mentales et de l’encéphale (Paris). L'art-thérapie dite moderne se développe en France dans les années 1970 à l’initiative du centre de recherches de l’Afratapem. En 1980 est créé le premier diplôme universitaire français à la faculté de médecine de Tours.

De nos jours, l'art-thérapie est une discipline paramédicale, qui trouve de plus en plus sa légitimité en appui du corps médical.

 

Les grands principes de l’art-thérapie

Dans son édition de 2010 de son « Que sais-je » L'art-thérapie, Jean Pierre Klein la définit ainsi : « accompagnement thérapeutique de personnes mises en position de création de telle sorte que leur parcours d’œuvre en œuvre fasse processus de transformation d’elles-mêmes ».

L'art-thérapie est un moyen d'expression de soi indiqué dans divers troubles psychiques et physiologiques comme l’asthme l’autisme, l’anorexie, la schizophrénie, les troubles bipolaires, les addictions, le stress, la dépression, les troubles du comportement, les traumatismes, la maladie d’Alzheimer...

Peinture, musique, sculpture, théâtre, danse, chant, cirque, vidéo, écriture, modelage… L’art est une manière de communiquer nos idées et d’exprimer nos sentiments et nos ressentis, c’est pourquoi l’art-thérapie et le domaine de la psychologie peuvent se révéler complémentaires dans un parcours d’exploration et de compréhension de soi. De plus, l’art permet aux patients de s’exprimer sans les mots, certains ayant de grandes difficultés à trouver les mots juste pour expliquer leur mal être, à verbaliser leurs souffrances ou à entrer en relation avec les autres…

En art-thérapie, la finalité recherchée n’est pas la qualité ou l'apparence de l'œuvre finale. Le but est de mieux se comprendre, de lâcher prise et de laisser progressivement surgir ses images intérieures, que ce soient des expériences du passé que des rêves auxquels on aspire. Le geste artistique sollicite l'imagination, l'intuition, la pensée et les émotions pour dévoiler certains aspects de soi et générer une vision et des comportements nouveaux qui contribueront à des guérisons physiques, émotives ou spirituelles.

Le thérapeute suggère des techniques, des sujets, des matériaux. Le rôle du thérapeute n'est pas de juger, ni même d'interpréter le travail créatif, mais de favoriser l’expression des pensées et des sentiments difficiles à mettre en paroles et d'accompagner le patient d'une production artistique à l'autre pour faire émerger ses désirs, ses préoccupations et ses émotions refoulés dans l’inconscient.

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Si le coloriage reste la discipline phare de l’art thérapie, il existe tout un panel d’activités permettant à chacun d’améliorer sa qualité de vie et de réduire son stress et son anxiété : le théâtre, la musique, le chant, la danse, les arts plastiques, la céramique… A chacun de trouver l’art qui saura lui apporter les bienfaits attendus. Dans un quotidien hyper connecté et qu’on ne maîtrise pas toujours, il est nécessaire de se consacrer du temps pour reprendre contact avec soi-même. Un art thérapeute peut alors vous accompagner dans cette démarche et vous aider à vous exprimer au-delà des mots.

 

Propos recueillis par Fred Fontaine

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