Petites (et grandes) histoires des œuvres d’art les plus chères au monde

prometheas Par Le 13/02/2021

Depuis les années 70, l’art est devenu une affaire d’argent, alors qu’il était autrefois une affaire de culture et d’enrichissement de l’être.

Sur le marché mondial de l’art, les records se succèdent depuis le début des années 2000. La valeur d’une œuvre est le résultat de différents facteurs « scientifiques » et de valeurs « symboliques » ou « subjectives ». Il faut considérer l’état de conservation, la rareté de l’œuvre et les effets de mode. En dehors du jeu de l’offre et de la demande (fortement manipulé par les acteurs du marché), la recherche de prestige incite les acheteurs fortunés à s’offrir une marque (posséder un Picasso, un Van Gogh…). Il ne faut pas oublier les facteurs émotionnels qui font qu’une œuvre est considérée comme particulièrement belle ou émouvante par quelqu’un.

Ci-dessous vous retrouverez les 3 tableaux et la sculpture les plus chers au monde, sur la base des records réalisés aux enchères ou en ventes privées.

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Les 3 peintures les plus chères au monde

« Salvator mundi » de Léonard de Vinci (450 millions de dollars)

Salvador mundi (Sauveur du monde) est le nom donné aux représentations du Christ, tenant dans sa main gauche une sphère (soit l’orbe, symbole de la domination du Christ sur le monde, soit l’univers) et de la main droite bénissant. Le tableau est une peinture à l’huile sur bois de noyer (65 x 45cm).

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Ce tableau est attribué à Léonard de Vinci, toutefois à ce jour il reste toujours de nombreuses interrogations et doutes parmi les experts, certains n’attribuant pas du tout ou que partiellement l’œuvre à de Vinci. D’autres experts encore avancent que les nombreuses restaurations abusives (repeints, recollage de la planche de noyer, modification des couleurs et des détails…) ont radicalement modifié le tableau et que dans ces conditions on ne peut plus décemment attribuer le tableau à de Vinci.

Le « Salvator mundi » aurait été commandé vers 1500 par Louis XII, cependant il ne s’agit que d’une thèse sans preuve indiscutable. Dans un premier temps, le tableau disparait et ré-apparait régulièrement dans l’histoire des monarques d’Angleterre : de 1625 à 1649 inscription dans les collections privées de Charles 1er, référence au tableau dans les actes de succession de Charles II en 1685, puis perte de toute trace de l’œuvre jusqu’en 1763 où elle sera vendue aux enchères par un duc anglais.

435371Ce n’est qu’en 1900 que le tableau réapparait. Le collectionneur d’art Francis Cook achète ce tableau alors attribué à Bernardino Luini (un disciple de de Vinci) et décrit comme une copie d’après un autre élève de de Vinci (Giovanni Antonio Boltraffio)…. En 1958, les descendants de Cook s’en débarrassent pour 45 livres sterling (500 euros d’aujourd’hui ! ). C’est un industriel de Louisiane qui l’acquiert et sa famille en restera propriétaire jusqu’en 2005.

En 2005, le tableau est fortement dégradé et a souffert au fil des siècles de multiples restaurations qui l’ont encore davantage endommagé. Notamment une moustache avait été ajoutée, sans doute pour mieux correspondre aux standards de la représentation du Christ sous la contre-réforme (au milieu du 16ème siècle).  Il est de nouveau vendu aux enchères pour environ 10 000€.

Les nouveaux propriétaires (des marchands d’art) financent la restauration et de très nombreuses expertises pendant près de 6 ans. En 2011, l’œuvre est finalement attribuée à Léonard de Vinci par Martin Kemp, un éminent historien de l’art et spécialiste de de Vinci. De nombreux autres experts ont authentifié l’œuvre, s’appuyant sur des critères stylistiques propres à de Vinci (dégradés de couleurs, travail sur les plis des tissus…) ou encore techniques (pigments et bois globalement compatibles avec ceux utilisés par de Vinci). Certains de ces experts réfuteront leur analyse dès l’année suivante.

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Cette attribution a une influence considérable sur le prix du tableau puisque lors d’une vente aux enchères en 2013 il sera adjugé pour 127,5 millions de dollars à un milliardaire russe. Alors que de nombreux experts expriment toujours leurs doutes sur l’attribution, l’œuvre, de nouveau mis en vente aux enchères chez Christie ‘s le 15 novembre 2017 à New-York, devient le tableau le plus cher du monde, étant adjugé pour la somme record de 450,3 millions de dollars en moins de 20 minutes ! L’acquéreur est un riche héritier d’Arabie Saoudite.

Depuis 2019, personne ne sait où se trouve le tableau, certaines rumeurs suggèrent qu’il flotterait paisiblement à bord d’un yacht. La longue et extraordinaire vie de ce tableau sera le sujet d’un spectacle à Broadway en 2022 : « Salvator Mundi ! the musical » ou « comment une peinture abimée et ruinée de Jésus, achetée pour 1000 dollars devient le chef d’œuvre de Léonard de Vinci perdu depuis 500 ans et vendu pour 450 millions de dollars ». Espérons pour l’acheteur que le prochain épisode ne sera pas : « désolé, nous nous sommes trompés, ce tableau n’est pas de Leonardo ! ».

Si ce montant parait totalement ahurissant, un autre tableau attribué avec beaucoup moins de doute à Léonard de Vinci a une valeur quasiment inestimable ou estimée à 2 milliards de dollars selon certains experts, il s’agit de… la Joconde.

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 « Quand te maries-tu ? » de Paul Gauguin (300 millions de dollars)

« Quand te maries- tu ? » (ou Nafea faa ipoipo en tahitien) est une huile sur toile peinte en 1892 par Gauguin.

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Né en 1848, Gauguin aurait pu ne jamais devenir le peintre illustre que nous connaissons s’il s’était contenté de sa vie bourgeoise et confortable de courtier en bourse, auprès de sa femme et de leurs cinq enfants. En 1882, il change de vie et commence à se consacrer à sa passion : la peinture.

Artiste très prolifique mais ne vendant quasiment aucune pièce, il ne peut subvenir aux besoins de sa famille. Il enchaine alors différents emplois, allant même jusqu’au Panama en 1887 travailler au percement du canal. Cela lui permettra de découvrir la Martinique grâce aux quelques économies faites. Il y peindra 17 toiles tant la lumière et les paysages l’ont enthousiasmé.

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Après un retour en métropole où il collabore avec l’école de Pont-Aven et vit des moments de forte dépression et de conflits avec Van Gogh, il n’a alors qu’un but : fuir la civilisation occidentale et toutes les choses artificielles et conventionnelles de la société. En 1891, Gauguin quitte Paris pour la Polynésie. Il y peindra 70 toiles en quelques mois dont « quand te marieras tu ? » .

Ce tableau est une combinaison de jaunes vibrants, de bleus, de rouges et de verts. Deux femmes sont assises au sol, l’une d’entre elles semble être sur le point de se lever. L’expression des visages suggèrent un désaccord entre elles. Le regard de la femme assise en arrière-plan laisse paraître une forme de condescendance ou de réprobation. La première femme porte des vêtements qui s’harmonisent parfaitement avec la paysage environnant alors que la deuxième à la tenue plus occidentale se démarque davantage. Paul gauguin nafea faa ipoipo when will you marry 1892 oil on canvas 101 x 77 cm 2Paul gauguin nafea faa ipoipo when will you marry 1892 oil on canvas 101 x 77 cm 3

Nous comprenons alors que le contraste de ces deux femmes met en évidence un choc des cultures, entre les valeurs traditionnelles du 19ème siècle et la vision idéaliste d’un Tahiti libre. On peut y comprendre que l'une respecte les enseignements qu'elle a reçus, alors que l’autre semble être plus spontanée. C’est pourquoi elle vit pleinement sa sensualité tandis que l’autre a une posture beaucoup plus contrôlée et rigide.  Au niveau des couleurs notamment, nous notons le rouge vif du paréo s’opposant à la rose pâleur de la robe.       

La fleur portée par la femme du premier plan indique qu’elle cherche un mari, mais en cherche-t-elle vraiment un ? N’est-ce pas la raison de son début de fuite ? S’agit-il d’un mariage arrangé ? La question (à mon humble avis) ne serait donc pas de savoir quand elle se mariera mais plutôt si elle a envie de se marier.

Le tableau a été acheté en vente privée en 2015 pour un montant de 300 millions de dollars par le Qatar...

 

Interchange de Willem de Kooning (300 millions de dollars)

Interchange (ou interchanged) est une grande huile sur toile (200,7 x 175,3 cm), peinte en 1955 par Willem de Kooning.

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Né en 1904, Willem de Kooning est un peintre d’origine néerlandaise. A 21 ans, il s’embarque clandestinement pour les Etats-Unis et découvre Greenwich Village, le quartier des artistes. Sans papier, c’est 10 ans plus tard qu’il pourra officiellement commencer une carrière artistique.

Admirant le cubisme, Picasso et Matisse, ses premières peintures s’en inspirent en se détournant progressivement vers un mode abstrait. A partir de 1939, il commence à s’intéresser aux nus féminins, il effectuera une première série « Women », qui donnera lieu à d’autres séries plus tard dans sa carrière mais sur des styles différents.

C’est en 1948 qu’il présente sa première exposition personnelle. Il y expose une série de tableaux abstraits noir et blanc, réalisés à partir d’une laque qu’il a lui-même élaborée. Appliquée à l’aide de grands gestes, cette laque lui permet d’obtenir une texture épaisse et ainsi d’amplifier l’expressivité de ses toiles. En 1950, il reviendra à une nouvelle série de nus féminins en appliquant cette technique d’apposition d’épaisses couches de matières et sur des formats imposants. Les visages semblent sortir des tableaux, les corps et les membres se perdent dans les méandres complexes de la matière. Les couleurs sont saturées.

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En 1955, de Kooning s’est éloigné des formes humaines, il entreprend une recherche sur le rendu abstrait de l’architecture et de son environnement du centre-ville de New-York. Les noms de ses peintures sont alors choisis en fonction des quartiers où il vivait à cette époque. Par exemple Interchange signifie échangeur.

De Kooning a très vite vendu ce tableau pour 4000 dollars à un architecte. Revendu en 1989 chez Sotherby’s à New York, la vente a été adjugée à un marchand d’art pour 20,7 millions de dollars, établissant un record pour un artiste vivant (de Kooning est décédé en 1997). Coup de théâtre sur cette vente, son client s’étant désisté, le marchand d’art devant régler les frais d’adjudications a dû revendre à perte ce tableau et d’autres à David Geffen, un directeur de studio de cinéma américain et philanthrope. Il est notamment connu dans le domaine de l’art pour avoir possédé la collection d’art privée la précieuse du monde (estimée à 1,1 milliards de dollars en 2013).

25 ans plus tard, soit en 2015, Geffen revend le tableau à un milliardaire, gestionnaire de fonds spéculatifs pour un montant de 300 millions de dollars… belle plus-value !

LA SCULPTURE LA PLUS CHERE AU MONDE

Alberto Giacometti, L’Homme au doigt (141,3 millions de dollars)

Giacometti a réalisé six moulages de l'œuvre et une épreuve d'artiste. Des exemplaires se trouvent au Musée d’Art Moderne de New-York, à la Galerie Tate de Londres et au centre d’art de Des Moines (Iowa, USA). Les autres se trouvent dans les collections de fondations ou de propriétaires privés.

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Ce bronze (aux mains peintes par Giacometti) représente une silhouette humaine de 1m77 qui se dresse fièrement. Exécutée peu après la 2ème guerre mondiale, cette sculpture nous incite, de par son geste plein d’assurance, à regarder un futur lumineux, au loin, au-delà de nos horizons limités. « En 1945, je me suis juré que je ne laisserai pas mes figures devenir de plus en plus petites, même pas d’un centimètre. Mais aujourd’hui voici ce qui s’est passé : je pouvais conserver leur taille, mais elles ont commencé à devenir étroites, grandes…et fines comme un fil », a-t-il un jour déclaré. « Vous ne sentez pas votre poids. Je voulais reproduire cette légèreté, et ce en faisant des corps si fins. »

L’échéance imminente d’une exposition à venir a poussé le sculpteur vers de nouveaux sommets de créativité et d'audace. « J'ai fait cette pièce… entre minuit et neuf heures du matin », a déclaré Giacometti à son biographe James Lord. « (…) parce que les hommes de la fonderie venaient le prendre. Et quand ils sont arrivés ici, le plâtre était encore humide ».

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Parmi les 10 sculptures les plus chères au monde, Giacometti occupe la première place avec l’homme au doigt » (141,3 millions de dollars), mais aussi la 2ème avec « l’homme qui marche I » (104 millions), la 3ème avec « Chariot » (101 millions) et la 10ème avec « Grande tête mince (Grande tête de Diego – seulement 53 millions !).

 

Index      Sothebys giacometti chariot      Alberto giacometti grande tete de diego    

Lors d’une vente aux enchères en octobre 2020 sous pli caché chez Sotheby’s, le prix d’acquisition de la sculpture "Grande femme I" (2m68) n’a pas révélé ; seul l’acheteur est en mesure de le dévoiler. Il se pourrait donc que le montant demeure secret. On ne sait donc pas si Alberto Giacometti a égalé Pablo Picasso en devenant le deuxième artiste avec quatre œuvres au-delà du seuil symbolique des 100 millions de dollars.

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EN CONCLUSION, même un livret d’épargne bien rempli ne suffirait pas à acquérir l’une de ces œuvres. Il nous reste alors à attendre avec impatience la réouverture des musées. Si les œuvres ne nous appartiennent pas, elles font partie de notre patrimoine culturel et les regarder simplement, par goût et sans stratégie aucune, est une source de bien-être et de vagabondage sensoriel.

Nous pouvons aussi visiter les galeries des artistes contemporains, après tout pourquoi ne pas acheter une œuvre du vivant de l’artiste ? Mort, il en a moins besoin… Il est même possible de louer des œuvres.

Vous pouvez également passer en revue ce que vous avez chez vous, sur vos murs ou au fond de votre grenier.  Un tableau que l'on croyait perdu depuis 700 ans a été retrouvé par hasard dans une maison à Compiègne, près de Paris. L’œuvre a partagé durant de longues années, en toute simplicité, la vie d'une dame. Peint en 1280 par le maître italien Cimabue, sa valeur est estimée à six millions d'euros !

 

Par Fred Fontaine

Pour Prometheas

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